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Chapitre XX. Le Vase du Japon

Chapitre IX. Le Bal | Chapitre X. La Reine Marguerite | Chapitre XI. L’Empire d’une jeune fille! | Chapitre XII. Serait-ce un Danton ? | Chapitre XIII. Un complot | Chapitre XIV. Pensйes d’une jeune fille | Chapitre XV. Est-ce un complot ? | Chapitre XVI. Une heure du matin | Chapitre XVII. Une vieille йpйe | Chapitre XVIII. Moments cruels |


Читайте также:
  1. Chapitre I La ligne
  2. Chapitre II Les camarades
  3. Chapitre II. Entrйe dans le monde
  4. Chapitre II. Un maire
  5. Chapitre III L’Avion
  6. Chapitre III. Le Bien des pauvres
  7. Chapitre III. Les Premiers pas

 

Son cњur ne comprend pas d’abord tout l’excиs de son malheur; il est plus troublй qu’йmu. Mais а mesure que la raison revient, il sent la profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie trouvent anйantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du dйsespoir qui le dйchirent. Mais а quoi bon parler de douleur physique? Quelle douleur sentie par le corps seulement est comparable а celle-ci?

 

JEAN-PAUL.

 

On sonnait le dоner, Julien n’eut que le temps de s’habiller; il trouva au salon Mathilde, qui faisait des instances а son frиre et а M. de Croisenois, pour les engager а ne pas aller passer la soirйe а Suresnes, chez Mme la marйchale de Fervaques.

 

Il eыt йtй difficile d’кtre plus sйduisante et plus aimable pour eux. Aprиs dоner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis. On eыt dit que Mlle de La Mole avait repris, avec le culte de l’amitiй fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps fыt charmant ce soir-lа, elle insista pour ne pas aller au jardin; elle voulut que l’on ne s’йloignвt pas de la bergиre oщ Mme de La Mole йtait placйe. Le canapй bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.

 

Mathilde avait de l’humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait parfaitement ennuyeux: il йtait liй au souvenir de Julien.

 

Le malheur diminue l’esprit. Notre hйros eut la gaucherie de s’arrкter auprиs de cette petite chaise de paille, qui jadis avait йtй le tйmoin de triomphes si brillants. Aujourd’hui personne ne lui adressa la parole; sa prйsence йtait comme inaperзue et pire encore. Ceux des amis de Mlle de La Mole qui йtaient placйs prиs de lui а l’extrйmitй du canapй affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut l’idйe.

 

C’est une disgrвce de cour, pensa-t-il. Il voulut йtudier un instant les gens qui prйtendaient l’accabler de leur dйdain.

 

L’oncle de M. de Luz avait une grande charge auprиs du roi, d’oщ il rйsultait que ce bel officier plaзait au commencement de sa conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette particularitй piquante: son oncle s’йtait mis en route а sept heures pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce dйtail йtait amenй avec toute l’apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.

 

En observant M. de Croisenois avec l’њil sйvиre du malheur, Julien remarqua l’extrкme influence que cet aimable et bon jeune homme supposait aux causes occultes. C’йtait au point qu’il s’attristait et prenait de l’humeur, s’il voyait attribuer un йvйnement un peu important а une cause simple et toute naturelle. Il y a lа un peu de folie, se dit Julien. Ce caractиre a un rapport frappant avec celui de l’empereur Alexandre, tel que me l’a dйcrit le prince Korasoff. Durant la premiиre annйe de son sйjour а Paris, le pauvre Julien sortant du sйminaire, йbloui par les grвces pour lui si nouvelles de tous ces aimables jeunes gens, n’avait pu que les admirer. Leur vйritable caractиre commenзait seulement а se dessiner а ses yeux.

 

Je joue ici un rфle indigne, pensa-t-il tout а coup. Il s’agissait de quitter sa petite chaise de paille d’une faзon qui ne fыt pas trop gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau а une imagination tout occupйe ailleurs. Il fallait avoir recours а la mйmoire, la sienne йtait, il faut l’avouer, peu riche en ressources de ce genre; le pauvre garзon avait encore bien peu d’usage, aussi fut-il d’une gaucherie parfaite et remarquйe de tous lorsqu’il se leva pour quitter le salon. Le malheur йtait trop йvident dans toute sa maniиre d’кtre. Il jouait depuis trois quarts d’heure le rфle d’un importun subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu’on pense de lui.

 

Les observations critiques qu’il venait de faire sur ses rivaux l’empкchиrent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il avait, pour soutenir sa fiertй, le souvenir de ce qui s’йtait passй l’avant-veille. Quels que soient leurs avantages sur moi, pensait-il, en entrant seul au jardin, Mathilde n’a йtй pour aucun d’eux ce que deux fois dans ma vie elle a daignй кtre pour moi.

 

Sa sagesse n’alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractиre de la personne singuliиre que le hasard venait de rendre maоtresse absolue de tout son bonheur.

 

Il s’en tint la journйe suivante а tuer de fatigue lui et son cheval. Il n’essaya plus de s’approcher, le soir, du canapй bleu, auquel Mathilde йtait fidиle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait pas mкme le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire une йtrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.

 

Pour Julien, le sommeil eыt йtй le bonheur. En dйpit de la fatigue physique, des souvenirs trop sйduisants commenзaient а envahir toute son imagination. Il n’eut pas le gйnie de voir que par ses grandes courses а cheval dans les bois des environs de Paris, n’agissant que sur lui-mкme et nullement sur le cњur ou sur l’esprit de Mathilde, il laissait au hasard la disposition de son sort.

 

Il lui semblait qu’une chose apporterait а sa douleur un soulagement infini: ce serait de parler а Mathilde. Mais cependant qu’oserait-il lui dire?

 

C’est а quoi un matin а sept heures il rкvait profondйment lorsque tout а coup il la vit entrer dans la bibliothиque.

 

– Je sais, monsieur, que vous dйsirez me parler.

 

– Grand Dieu! Qui vous l’a dit?

 

– Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d’honneur, vous pouvez me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas rйel, ne m’empкchera certainement pas d’кtre sincиre. Je ne vous aime plus, Monsieur, mon imagination folle m’a trompйe…

 

А ce coup terrible, йperdu d’amour et de malheur, Julien essaya de se justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de dйplaire? Mais la raison n’avait plus aucun empire sur ses actions. Un instinct aveugle le poussait а retarder la dйcision de son sort. Il lui semblait que tant qu’il parlait, tout n’йtait pas fini. Mathilde n’йcoutait pas ses paroles, leur son l’irritait, elle ne concevait pas qu’il eыt l’audace de l’interrompre.

 

Les remords de la vertu et ceux de l’orgueil la rendaient ce matin-lа йgalement malheureuse. Elle йtait en quelque sorte anйantie par l’affreuse idйe d’avoir donnй des droits sur elle а un petit abbй, fils d’un paysan. C’est а peu prиs, se disait-elle dans les moments oщ elle s’exagйrait son malheur, comme si j’avais а me reprocher une faiblesse pour un des laquais.

 

Dans les caractиres hardis et fiers il n’y a qu’un pas de la colиre contre soi-mкme а l’emportement contre les autres; les transports de fureur sont dans ce cas un plaisir vif.

 

En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d’accabler Julien des marques de mйpris les plus excessives. Elle avait infiniment d’esprit, et cet esprit triomphait dans l’art de torturer les amours-propres et de leur infliger des blessures cruelles.

 

Pour la premiиre fois de sa vie, Julien se trouvait soumis а l’action d’un esprit supйrieur animй contre lui de la haine la plus violente. Loin de songer le moins du monde а se dйfendre, en cet instant, il en vint а se mйpriser soi-mкme. En s’entendant accabler de marques de mйpris si cruelles, et calculйes avec tant d’esprit pour dйtruire toute bonne opinion qu’il pouvait avoir de soi, il lui semblait que Mathilde avait raison et qu’elle n’en disait pas assez.

 

Pour elle, elle trouvait un plaisir d’orgueil dйlicieux а punir ainsi elle et lui de l’adoration qu’elle avait sentie quelques jours auparavant.

 

Elle n’avait pas besoin d’inventer et de penser pour la premiиre fois les choses cruelles qu’elle lui adressait avec tant de complaisance. Elle ne faisait que rйpйter ce que depuis huit jours disait dans son cњur l’avocat du parti contraire а l’amour.

 

Chaque mot centuplait l’affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle de La Mole le retint par le bras avec autoritй.

 

– Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez trиs haut, on vous entendra de la piиce voisine.

 

– Qu’importe! reprit fiиrement Mlle de La Mole, qui osera me dire qu’on m’entend? Je veux guйrir а jamais votre petit amour-propre des idйes qu’il a pu se figurer sur mon compte.

 

Lorsque Julien put sortir de la bibliothиque, il йtait tellement йtonnй, qu’il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m’aime plus, se rйpйtait-il en se parlant tout haut comme pour s’apprendre sa position. Il paraоt qu’elle m’a aimй huit ou dix jours, et moi je l’aimerai toute la vie.

 

Est-il bien possible, elle n’йtait rien! rien pour mon cњur, il y a si peu de jours!

 

Les jouissances d’orgueil inondaient le cњur de Mathilde; elle avait donc pu rompre а tout jamais! Triompher si complиtement d’un penchant si puissant la rendrait parfaitement heureuse. Ainsi ce petit monsieur comprendra, et une fois pour toutes, qu’il n’a et n’aura jamais aucun empire sur moi. Elle йtait si heureuse, que rйellement elle n’avait plus d’amour en ce moment.

 

Aprиs une scиne aussi atroce, aussi humiliante, chez un кtre moins passionnй que Julien, l’amour fыt devenu impossible. Sans s’йcarter un seul instant de ce qu’elle se devait а elle-mкme, Mlle de La Mole lui avait adressй de ces choses dйsagrйables, tellement bien calculйes, qu’elles peuvent paraоtre une vйritй, mкme quand on s’en souvient de sang-froid.

 

La conclusion que Julien tira dans le premier moment d’une scиne si йtonnante fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait fermement que tout йtait fini а tout jamais entre eux, et cependant le lendemain, au dйjeuner, il fut gauche et timide devant elle. C’йtait un dйfaut qu’on n’avait pu lui reprocher jusque-lа. Dans les petites comme dans les grandes choses, il savait nettement ce qu’il devait et voulait faire, et l’exйcutait.

 

Ce jour-lа, aprиs le dйjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une brochure sйditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curй lui avait apportй en secret, Julien en la prenant sur une console fit tomber un vieux vase de porcelaine bleu, laid au possible.

 

Mme de La Mole se leva en jetant un cri de dйtresse et vint considйrer de prиs les ruines de son vase chйri. C’йtait du vieux japon, disait-elle, il me venait de ma grand’tante abbesse de Chelles; c’йtait un prйsent des Hollandais au duc d’Orlйans rйgent qui l’avait donnй а sa fille…

 

Mathilde avait suivi le mouvement de sa mиre, ravie de voir brisй ce vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien йtait silencieux et point trop troublй; il vit Mlle de La Mole tout prиs de lui.

 

– Ce vase, lui dit-il, est а jamais dйtruit, ainsi en est-il d’un sentiment qui fut autrefois le maоtre de mon cњur; je vous prie d’agrйer mes excuses de toutes les folies qu’il m’a fait faire; et il sortit.

 

– On dirait en vйritй, dit Mme de La Mole comme il s’en allait, que ce M. Sorel est fier et content de ce qu’il vient de faire.

 

Ce mot tomba directement sur le cњur de Mathilde. Il est vrai, se dit-elle, ma mиre a devinй juste, tel est le sentiment qui l’anime. Alors seulement cessa la joie de la scиne qu’elle lui avait faite la veille. Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme apparent; il me reste un grand exemple; cette erreur est affreuse, humiliante! Elle me vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.

 

Que n’ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l’amour que j’avais pour cette folle me tourmente-t-il encore?

 

Cet amour, loin de s’йteindre comme il l’espйrait, fit des progrиs rapides. Elle est folle, il est vrai, se disait-il, en est-elle moins adorable? Est-il possible d’кtre plus jolie? Tout ce que la civilisation la plus йlйgante peut prйsenter de vifs plaisirs n’йtait-il pas rйuni comme а l’envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de bonheur passй s’emparaient de Julien, et dйtruisaient rapidement tout l’ouvrage de la raison.

 

La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais sйvиres ne font qu’en augmenter le charme.

 

Vingt-quatre heures aprиs la rupture du vase de vieux japon, Julien йtait dйcidйment l’un des hommes les plus malheureux.


Дата добавления: 2015-11-14; просмотров: 47 | Нарушение авторских прав


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