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Chapitre VI Maniиre de prononcer

Chapitre XXV. Le Sйminaire | Chapitre XXVI. Le Monde ou ce qui manque au riche | Chapitre XXVII. Premiиre Expйrience de la vie | Chapitre XXVIII. Une procession | Chapitre XXIX. Le Premier Avancement | Chapitre XXX. Un ambitieux | Chapitre premier Les Plaisirs de la campagne | Chapitre II. Entrйe dans le monde | Chapitre III. Les Premiers pas | Chapitre IV. L’Hфtel de La Mole |


Читайте также:
  1. Chapitre I La ligne
  2. Chapitre II Les camarades
  3. Chapitre II. Entrйe dans le monde
  4. Chapitre II. Un maire
  5. Chapitre III L’Avion
  6. Chapitre III. Le Bien des pauvres
  7. Chapitre III. Les Premiers pas

 

Leur haute mission est de juger avec calme les petits йvйnements de la vie journaliиre des peuples. Leur sagesse doit prйvenir les grandes colиres pour les petites causes, ou pour des йvйnements que la voix de la renommйe transfigure en les portant au loin.

 

GRATIUS.

 

Pour un nouveau dйbarquй, qui par hauteur ne faisait jamais de questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour, poussй dans un cafй de la rue Saint-Honorй par une averse soudaine, un grand homme en redingote de castorine, йtonnй de son regard sombre, le regarda а son tour, absolument comme jadis, а Besanзon, l’amant de Mlle Amanda.

 

Julien s’йtait reprochй trop souvent d’avoir laissй passer cette premiиre insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l’explication. L’homme en redingote lui adressa aussitфt les plus sales injures: tout ce qui йtait dans le cafй les entoura; les passants s’arrкtaient devant la porte. Par une prйcaution de provincial, Julien portait toujours des petits pistolets; sa main les serrait dans sa poche d’un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se borna а rйpйter а son homme de minute en minute: Monsieur, votre adresse? je vous mйprise.

 

La constance avec laquelle il s’attachait а ces six mots finit par frapper la foule.

 

Dame! il faut que l’autre qui parle tout seul lui donne son adresse. L’homme а la redingote, entendant cette dйcision souvent rйpйtйe, jeta au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l’atteignit au visage, il s’йtait promis de ne faire usage de ses pistolets que dans le cas oщ il serait touchй. L’homme s’en alla, non sans se retourner de temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.

 

Julien se trouva baignй de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des hommes de m’йmouvoir а ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer cette sensibilitй si humiliante?

 

Oщ prendre un tйmoin? il n’avait pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes, rйguliиrement, au bout de six semaines de relations, s’йloignaient de lui. Je suis insociable, et m’en voilа cruellement puni, pensa-t-il. Enfin, il eut l’idйe de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommй Liйven, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut sincиre avec lui.

 

– Je veux bien кtre votre tйmoin, dit Liйven, mais а une condition: si vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, sйance tenante.

 

– Convenu, dit Julien enchantй, et ils allиrent chercher M. C. de Beauvoisis а l’adresse indiquйe par ses billets, au fond du faubourg Saint-Germain.

 

Il йtait sept heures du matin. Ce ne fut qu’en se faisant annoncer chez lui que Julien pensa que ce pouvait bien кtre le jeune parent de Mme de Rкnal, employй jadis а l’ambassade de Rome ou de Naples et qui avait donnй une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.

 

Julien avait remis а un grand valet de chambre une des cartes jetйes la veille, et une des siennes.

 

On le fit attendre, lui et son tйmoin, trois grands quarts d’heure; enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d’йlйgance. Ils trouvиrent un grand jeune homme, mis comme une poupйe; ses traits offraient la perfection et l’insignifiance de la beautй grecque. Sa tкte, remarquablement йtroite, portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils йtaient frisйs avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dйpassait l’autre. C’est pour se faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de chambre bariolйe, le pantalon du matin, tout, jusqu’aux pantoufles brodйes, йtait correct et merveilleusement soignй. Sa physionomie, noble et vide, annonзait des idйes convenables et rares: l’idйal de l’homme aimable, l’horreur de l’imprйvu et de la plaisanterie, beaucoup de gravitй.

 

Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliquй que se faire attendre si longtemps, aprиs lui avoir jetй grossiиrement sa carte а la figure, йtait une offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis. Il avait l’intention d’кtre insolent, mais il aurait bien voulu en mкme temps кtre de bon ton.

 

Il fut si frappй de la douceur des maniиres de M. de Beauvoisis, de son air а la fois compassй, important et content de soi, de l’йlйgance admirable de ce qui l’entourait, qu’il perdit en un clin d’њil toute idйe d’кtre insolent. Ce n’йtait pas son homme de la veille. Son йtonnement fut tel de rencontrer un кtre aussi distinguй au lieu du grossier personnage rencontrй au cafй, qu’il ne put trouver une seule parole. Il prйsenta une des cartes qu’on lui avait jetйes.

 

– C’est mon nom, dit l’homme а la mode, auquel l’habit noir de Julien, dиs sept heures du matin, inspirait assez peu de considйration; mais je ne comprends pas, d’honneur…

 

La maniиre de prononcer ces derniers mots rendit а Julien une partie de son humeur.

 

– Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d’un trait toute l’affaire.

 

M. Charles de Beauvoisis, aprиs y avoir mыrement pensй, йtait assez content de la coupe de l’habit noir de Julien. Il est de Staub, c’est clair, se disait-il en l’йcoutant parler; ce gilet est de bon goыt, ces bottes sont bien; mais, d’un autre cфtй, cet habit noir dиs le grand matin!… Ce sera pour mieux йchapper а la balle, se dit le chevalier de Beauvoisis.

 

Dиs qu’il se fut donnй cette explication, il revint а une politesse parfaite, et presque d’йgal а йgal envers Julien. Le colloque fut assez long, l’affaire йtait dйlicate; mais enfin Julien ne put se refuser а l’йvidence. Le jeune homme si bien nй qu’il avait devant lui n’offrait aucun point de ressemblance avec le grossier personnage qui, la veille, l’avait insultй.

 

Julien йprouvait une invincible rйpugnance а s’en aller, il faisait durer l’explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c’est ainsi qu’il s’йtait nommй en parlant de lui, choquй de ce que Julien l’appelait tout simplement monsieur.

 

Il admirait sa gravitй, mкlйe d’une certaine fatuitй modeste, mais qui ne l’abandonnait pas un seul instant. Il йtait йtonnй de sa maniиre singuliиre de remuer la langue en prononзant les mots… Mais enfin, dans tout cela, il n’y avait pas la plus petite raison de lui chercher querelle.

 

Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grвce, mais l’ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes йcartйes, les mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, dйcida que son ami M. Sorel n’йtait point fait pour chercher une querelle d’Allemand а un homme, parce qu’on avait volй а cet homme ses billets de visite.

 

Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis l’attendait dans la cour, devant le perron; par hasard, Julien leva les yeux et reconnut son homme de la veille dans le cocher.

 

Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siиge et l’accabler de coups de cravache ne fut que l’affaire d’un instant. Deux laquais voulurent dйfendre leur camarade; Julien reзut des coups de poing: au mкme instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l’affaire d’une minute.

 

Le chevalier de Beauvoisis descendait l’escalier avec la gravitй la plus plaisante, rйpйtant avec sa prononciation de grand seigneur: Qu’est зa? qu’est зa? Il йtait йvidemment fort curieux, mais l’importance diplomatique ne lui permettait pas de marquer plus d’intйrкt. Quand il sut de quoi il s’agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid lйgиrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.

 

Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre: il voulut diplomatiquement aussi conserver а son ami les avantages de l’initiative. – Pour le coup, s’йcria-t-il, il y a lа matiиre а duel! – Je le croirais assez, reprit le diplomate.

 

– Je chasse ce coquin, dit-il а ses laquais; qu’un autre monte. On ouvrit la portiиre de la voiture: le chevalier voulut absolument en faire les honneurs а Julien et а son tйmoin. On alla chercher un ami de M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en allant fut vraiment bien. Il n’y avait de singulier que le diplomate en robe de chambre.

 

Ces messieurs, quoique trиs nobles, pensa Julien, ne sont point ennuyeux comme les personnes qui viennent dоner chez M. de La Mole; et je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant aprиs, ils se permettent d’кtre indйcents. On parlait des danseuses que le public avait distinguйes dans un ballet donnй la veille. Ces messieurs faisaient allusion а des anecdotes piquantes que Julien et son tйmoin, le lieutenant du 96e, ignoraient absolument. Julien n’eut point la sottise de prйtendre les savoir; il avoua de bonne grвce son ignorance. Cette franchise plut а l’ami du chevalier; il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands dйtails, et fort bien.

 

Une chose йtonna infiniment Julien. Un reposoir que l’on construisait au milieu de la rue, pour la procession de la Fкte-Dieu, arrкta un instant la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curй, suivant eux, йtait fils d’un archevкque. Jamais chez le marquis de La Mole, qui voulait кtre duc, on n’eыt osй prononcer un tel mot.

 

Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras; on le lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l’eau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis pria Julien trиs poliment de lui permettre de le reconduire chez lui, dans la mкme voiture qui l’avait amenй. Quand Julien indiqua l’hфtel de La Mole, il y eut йchange de regards entre le jeune diplomate et son ami. Le fiacre de Julien йtait lа, mais il trouvait la conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon lieutenant du 96e.

 

Mon Dieu! un duel, n’est-ce que зa! pensait Julien. Que je suis heureux d’avoir retrouvй ce cocher! Quel serait mon malheur, si j’avais dы supporter encore cette injure dans un cafй! La conversation amusante n’avait presque pas йtй interrompue. Julien comprit alors que l’affectation diplomatique est bonne а quelque chose.

 

L’ennui n’est donc point inhйrent, se disait-il, а une conversation entre gens de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de la Fкte-Dieu, ils osent raconter et avec dйtails pittoresques des anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque absolument que le raisonnement sur la chose politique, et ce manque-lа est plus que compensй par la grвce de leur ton et la parfaite justesse de leurs expressions. Julien se sentait une vive inclination pour eux. Que je serais heureux de les voir souvent!

 

А peine se fut-on quittй, que le chevalier de Beauvoisis courut aux informations: elles ne furent pas brillantes.

 

Il йtait fort curieux de connaоtre son homme; pouvait-il dйcemment lui faire une visite? Le peu de renseignements qu’il put obtenir n’йtaient pas d’une nature encourageante.

 

– Tout cela est affreux! dit-il а son tйmoin. Il est impossible que j’avoue m’кtre battu avec un simple secrйtaire de M. de La Mole, et encore parce que mon cocher m’a volй mes cartes de visite.

 

– Il est sыr qu’il y aurait dans tout cela possibilitй de ridicule.

 

Le soir mкme, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que ce M. Sorel, d’ailleurs un jeune homme parfait, йtait fils naturel d’un ami intime du marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficultй. Une fois qu’il fut йtabli, le jeune diplomate et son ami daignиrent faire quelques visites а Julien, pendant les quinze jours qu’il passa dans sa chambre. Julien leur avoua qu’il n’йtait allй qu’une fois en sa vie а l’Opйra.

 

– Cela est йpouvantable, lui dit-on, on ne va que lа; il faut que votre premiиre sortie soit pour Le Comte Ory.

 

А l’Opйra, le chevalier de Beauvoisis le prйsenta au fameux chanteur Geronimo, qui avait alors un immense succиs.

 

Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mйlange de respect pour soi-mкme, d’importance mystйrieuse et de fatuitй de jeune homme l’enchantait. Par exemple le chevalier bйgayait un peu, parce qu’il avait l’honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce dйfaut. Jamais Julien n’avait trouvй rйunis dans un seul кtre le ridicule qui amuse et la perfection des maniиres qu’un pauvre provincial doit chercher а imiter.

 

On le voyait а l’Opйra avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison fit prononcer son nom.

 

– Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilа donc le fils naturel d’un riche gentilhomme de Franche-Comtй, mon ami intime?

 

Le marquis coupa la parole а Julien, qui voulait protester qu’il n’avait contribuй en aucune faзon а accrйditer ce bruit.

 

– M. de Beauvoisis n’a pas voulu s’кtre battu contre le fils d’un charpentier.

 

– Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c’est а moi maintenant de donner de la consistance а ce rйcit, qui me convient. Mais j’ai une grвce а vous demander, et qui ne vous coыtera qu’une petite demi-heure de votre temps: tous les jours d’Opйra, а onze heures et demie, allez assister dans le vestibule а la sortie du beau monde. Je vous vois encore quelquefois des faзons de province, il faudrait vous en dйfaire; d’ailleurs il n’est pas mal de connaоtre, au moins de vue, de grands personnages auprиs desquels je puis un jour vous donner quelque mission. Passez au bureau de location pour vous faire reconnaоtre; on vous a donnй les entrйes.


Дата добавления: 2015-11-14; просмотров: 36 | Нарушение авторских прав


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